8 jan 2017

Coopération et/ou compétition : le choix des valeurs (2/3)

Jean-Marie Pelt, le 08.01.2017

L’observation de la nature nous apprend qu'il n'est pas facile, même à partir de concepts aussi clairs que la coopération et la compétition, de décider in abstracto de ce qui est bon ou mauvais. Sa sagesse rejoint celle de l’Evangile : ne pas trier trop vite le bon grain et l’ivraie. Entre l'ail, l'ajonc et l'orchidée, une leçon de sagesse.

Si maintenant nous quittons la société pour observer un peu la nature, alors, nous nous apercevons que dans la nature, il y a aussi les deux tendances. Il y a une tendance à l'affrontement, à la lutte pour la vie, à ce qu'on peut appeler « le succès du plus fort » ; et il y a aussi une tendance à la coopération, à la mise en commun de moyens, à la symbiose. La faiblesse de l'œuvre de Darwin, géniale par ailleurs, est de n'avoir pas insisté sur les symbioses ; sa force est d'avoir inspiré Marx, en lui montrant comment les luttes étaient un phénomène biologique dans la nature, et comment il était donc possible de les trouver également dans les sociétés. Marx a été puissamment influencé par Darwin.

Peur de la nature et crainte de la société

Les visions religieuses ne se situent pas facilement dans cette dialectique. Le christianisme occidental avait projeté sur la nature un certain nombre de dichotomies sommaires, observées dans la société. Il y avait toujours une translation des évocations de la nature dans la société : on parlait des « mauvaises herbes », des « oiseaux nuisibles », des « oiseaux de proie » et, à l'inverse, existaient les espèces utiles. Cela correspondait à la dichotomie dans la pensée chrétienne de l'époque, entre les bons et les mauvais. Même si nous n'avons pas à les trier, puisqu'il faut laisser la moisson aller jusqu'au bout, il y avait tout de même l'idée d’une séparation entre les bons et les mauvais. Seul un François d'Assise au xiiie siècle a secoué ces concepts un peu rétrécis, en se mettant à aimer des loups, et à écrire des choses émouvantes et bouleversantes sur les animaux et sur les fleurs.

Maintenant, il faut comprendre aussi que ces gens d'une période déjà lointaine pour nous, étaient confrontés à une nature qui n'était pas toujours gentille ! Nous ne maîtrisons pas les tremblements de terre, les cyclones, les climats, les épidémies... Il y a plein de choses que nous ne contrôlons pas. Mais eux, ils ne les maîtrisaient pas du tout, et ils avaient bien des raisons d'avoir peur de la nature, parce que la nature était tellement plus forte qu'eux. Alors, ils tentaient de l'amadouer et de la domestiquer avec délicatesse, en voyant en elle des forces à l'œuvre – c'est l'animisme. Et puis, ils tentaient de faire ami-ami avec elle pour ne pas être trop traumatisés par les accidents qu'elle pouvait générer. Il y avait, à cette époque, une crainte de l'homme par rapport à la nature.

Etrangement, cette crainte a disparu. De la nature, aujourd'hui, nous autres Français, nous ne craignons rien. Nous craignons en revanche tout de la société. Chaque jour qui passe rétrécit un peu plus ce qu'on pourrait appeler, en langage de démocratie, « la liberté de l'individu » par rapport à l'Etat tout-puissant, ou avec les autres instances plus puissantes encore que sont l'Europe, les collectivités territoriales et ainsi de suite. Les Français croient trop qu'ils sont dépendants de la société pour leur emploi, leurs revenus, leurs achats ou encore la sécurité sociale. Il n'y a que les agriculteurs qui pourraient être dépendants du temps, mais ils ont des engins tellement perfectionnés qu'ils peuvent faire comme si le temps était perpétuellement beau au moment des moissons, en moissonnant des surfaces immenses en un jour. Donc, la dépendance par rapport à la nature a baissé constamment, mais celle par rapport à la société s’est accrue, énormément.

Distinctions humaines entre le bien et le mal

Après avoir fait ce tour d'horizon, notamment sur les concepts opposés de compétition et coopération, en montrant que, parfois, il y a des moments où la coopération peut l'emporter, et que donc tout n'est pas désespéré, et que, comme disait Péguy, il y a des périodes où les choses sont lentes et où il ne se passe rien, et puis il y a des périodes où les choses se passent rapidement, évoluent très vite. Nous sommes maintenant dans une époque où les choses évoluent très rapidement, et où on peut espérer qu’elles puissent aller dans le bon sens.

Cette idée du bon sens et du mauvais sens, cette idée des nuisibles et des utiles, ou des mauvaises herbes et des bonnes herbes, est une idée qui est une simplification de notre manière de voir. Si vous lâchez une bande de théologiens dans un monastère pour y réfléchir sur ce si compliqué concept qu'est la loi naturelle, ils vont essayer, en se référant à saint Thomas d'Aquin et à quelques autres personnages de haut niveau, de vous construire un bel édifice où tout sera à sa place et où on pourra faire la distinction entre ce qui est la part de la raison et la part de l'intuition, entre ce qui est permis et ce qui est défendu, entre ce qui concerne la foi comme mode de connaissance et la science comme mode de perception de la réalité quotidienne, etc. Il y aura d'innombrables couples dialectiques du concept qui seront avancés.

La chicorée, l’ail et la pâquerette

Et puis, vous pouvez bloquer leur belle avancée stratégique par une petite histoire que nous allons prendre pour introduire cette deuxième partie. Cette petite histoire se passe autour de Marseille, sur la chaîne de l'Estaque, chaîne calcaire, où l'on voit pousser ensemble des petites chicorées sauvages, des petites pâquerettes, sauvages également, et de l'ail sauvage. Quand on y regarde de très près, on voit parfois des ensembles où sont réunis la chicorée, l'ail, et les pâquerettes ; et on voit des cas où on a seulement la chicorée et les pâquerettes ensemble ; mais on ne voit pas de cas où il y a la pâquerette et l'ail ensemble...

Alors, on y a regardé de plus près, et on a étudié les produits que les plantes émettent par leurs racines. On a vu que l'ail était très méchant, car il émettait des produits extrêmement toxiques pour l'environnement végétal. La pâquerette y rendait l'âme toutes affaires cessantes, incapable qu'elle était de faire germer ses graines à proximité de l'ail. D'où l'idée que l'ail est une plante méchante, et la pâquerette, une plante gentille. D'un côté il y a le bourreau ; et de l'autre il y a la victime. Là-dessus, arrive la chicorée.

Avec la chicorée, c'est tout-à-fait étonnant. Elle a les moyens de se libérer, de se protéger. Si elle arrive près de l'ail, elle va en annuler les produits chimiques. Elle va donc détoxifier l'ail. Ainsi la chicorée va permettre à la pâquerette de vivre à côté de l'ail. Alors, on dira : « Oh ! La chicorée est une plante tout à fait gentille, parce qu'elle permet à la pâquerette de vivre à côté de l'ail ! Et quand elles sont là toutes les trois, elles s'entendent bien. C'est merveilleux ! ».

Alors, qui est la méchante ? Qui est la bonne ? L'ail serait plutôt le méchant, c'est vrai. La chicorée, ça serait plutôt la bonne, et la pâquerette serait la moyenne. Mais notre raisonnement ne marche pas, parce qu'on a découvert un petit champignon qui s'appelle le stérodendron, qui est un pauvre, pauvre petit champignon, qui ne peut vivre que s'il y a dans son environnement la substance toxique de l'ail ! Cette substance est pour lui bénéfique à l'extrême et lui permet la vie. Donc, pour le champignon, l'ail est extrêmement gentil, tout méchant qu'il était, comme on l'a vu, avec la pâquerette.

La complexité de la nature

Nous voyons bien que c'est difficile de placer la barrière du bien et du mal autour de ce quatrain d'espèces, parce qu'il y a interrelation, et alors, ce qui est bien comme ceci n'est pas bien comme cela, et dans telle hypothèse, ce qui paraît bien est en fait mal, et ce qui paraît mal est en fait bien. Et nous tombons là sur le modèle naturel de tous les raisonnements que doivent faire, ou que devaient faire les bons confesseurs d’autrefois pour trier tant bien que mal le bon grain de l'ivraie, alors que, parfois, le bon grain se mettait à ressembler à de l'ivraie, parce qu'il poussait de bonnes choses sur l'ivraie, et pas de bonnes choses sur le bon grain. C'était toujours très compliqué. Je n'ai pas pratiqué la chose, mais j'imagine combien la chose est compliquée.

La nature est aussi comme cela, très compliquée, et on comprend très bien que le Seigneur ait dit en substance : « Vous ne trierez rien du tout. Vous laisserez tout pousser, et on s'occupera de trier quand on sera arrivé à la fin du cursus biologique de chacune des espèces intéressées. » Tout cela nous montre qu'il n'est pas facile, même à partir de concepts aussi clairs que la coopération et la compétition, de décider, in abstracto, de ce qui est bon ou mauvais.

La générosité de l’ajonc

A présent, je voudrais mettre en scène des cas en grandeur réelle, où l'on voit comment ça fonctionne, dans la nature. En prenant quelques plantes, et en vous expliquant comment on peut décortiquer leurs fonctionnements du point de vue de la coopération et de la compétition.

Tout d'abord, le cas d'une plante que l'on peut considérer comme une plante bienveillante, qui est l'ajonc épineux, qui fleurit en Bretagne au début du printemps ; c'est un grand genêt à fleurs jaunes et piquantes. Très esthétique dans les paysages ! Ça rend la Bretagne très belle au début du printemps. Dans l'écologie, l'ajonc épineux joue des rôles considérablement importants. Il accumule de l'azote dans le sol, comme le font toutes les plantes de sa famille, celle des légumineuses, et il rend ainsi dans la nature un service tout à fait particulier : s'il n'était pas là, avec les membres de sa famille, nous ne serions pas là non plus. En effet, c'est par eux, par les légumineuses, par les petits nodules qu'il y a sur leurs racines, que l'azote du sol est fixé, transformé en nitrate/nitrite, et passe alors dans nos organismes, et fait que l'azote s'enclenche pour le bien de tous, à partir de ce travail que font les ajoncs, et autres légumineuses comme lui.

L'ajonc ayant accumulé de l'azote dans le sol, celui-ci s'enrichit, et là où ces plantes s'installent, on voit très vite la forêt s'installer aussi, même sur des sols très pauvres. Quand la forêt s'installe, elle est forte et puissante, et repousse l'ajonc sur ses bords. C'est le sort classique des pionniers, qui, quand ils ont beaucoup implanté, se font ensuite prendre leur place par d'autres qui disent « c'est moi qui l'ai fait ». Et c'est le sort de l'ajonc, qui vient alors fabriquer le manteau de la forêt, c'est-à-dire qu'il s'installe en lisière de forêt, et la forêt est au centre ; elle est là où il y a de l'azote dans le sol grâce à l'ajonc ; elle est là grâce à lui. Ce manteau arrête le vent, de sorte que dans la forêt, il peut y avoir de petites fleurs, qui ne pousseraient pas dans le vent et qui poussent en sous-bois tranquillement, parce que le vent est arrêté par le manteau, et ce manteau ombrage à ses pieds ce qu'on appelle l'ourlet, c'est-à-dire les petites herbes qui sont tout à fait à l'extérieur de la forêt et en contact avec la prairie, et qui forment un petit ourlet en dessous de l'ajonc.

Vous avec la prairie, vous avez l'ourlet, vous avez l'ajonc et vous avez la forêt. Cela constitue une série de quatre éléments. On peut donc dire que l'ajonc crée et entretient le fonctionnement de la forêt, cette forêt qui protège le gibier. Il a de ce point de vue un rôle très positif. Les faisans notamment sont très abondants sous ces ajoncs, car c'est très difficile d'aller les dénicher, car l'ajonc est très piquant et les hommes ne peuvent pas pénétrer dessous lorsqu'il pousse de manière très dense. Il nourrit aussi, cet ajonc, des bourdons, qui sont les seules bestioles à pouvoir fréquenter leurs grosses fleurs jaunes, et par conséquent, il est pollinisé par lesdits bourdons.

L’orgueil de l’orchidée

Je viens ici de donner la longue liste des dons que l'ajonc fait à la nature, autour de lui. C'est une plante qui est éminemment coopérative. On pourrait dire que c'est une plante qui donne beaucoup et demande peu, et on pourrait l'opposer à d'autres plantes qui fonctionnent tout à fait différemment et qui elles, demandent beaucoup et donnent peu. Il en est donc des plantes comme des individus, et il y a des échanges qui ne sont pas toujours parfaitement égaux.

Les orchidées font partie de cette deuxième catégorie, elles demandent beaucoup et donnent peu. La plupart d'entre elles ne peuvent pousser que juchées sur un arbre. Donc, elles sont tributaires de l'arbre pour exister. Elles ne peuvent vivre que si des fourmis très méchantes, les fourmis atlas, sont en ordre de bataille sur leurs feuilles, pour attaquer le moindre insecte qui viendrait les titiller ou les gêner. On voit alors les fourmis atlas mener des combats terribles sur les feuilles des orchidées pour les débarrasser de tous les méchants prédateurs qui auraient l'audace de venir se montrer. C'est la garde prétorienne de toutes les orchidées perchées sur les arbres.

Et puis, ces sottes ont des graines si petites, qu'elles ne sont pas capables de les faire germer ; parce que pour qu'une graine germe, il faut qu'elle fasse un germe, et que le germe rentre dans le sol ; elles font un germe si petit qu'il n'arrive pas à rentrer dans le sol. Alors, il y a un petit champignon qui produit un petit filament qui accroche le germe et qui tire dessus, et qui sert de paille, comme quand on boit du coca-cola, pour aller, lui, dans le sol ; et c'est le champignon qui va dans le sol, qui ramasse les éléments nutritifs du sol, qui les fait passer dans la petite racine, qui les fait passer dans la graine, et alors, ça se met à marcher.

L’orchidée a donc besoin d'un champignon. Elle a aussi besoin d'un pollinisateur, et elle lui joue les tours les plus effrayants. Les pollinisateurs d'orchidées sont des insectes généralement forts et imprudents qui courent les plus grands risques pour féconder une orchidée. Prenons un exemple : l'orchidée Ophrys Speculum. C'est une très belle orchidée qui est du Maroc et d'Algérie, et ses fleurs sont tout à fait étranges car elles ressemblent à un insecte, et elles ont une odeur particulière. Elles ressemblent tellement à un insecte, que dans leur environnement, on remarque des insectes qui ressemblent à l'orchidée. Alors en y regardant de très près, un magistrat, qui n'était pas botaniste, ce qu'on ne lui a pas reproché d'ailleurs, a vu que des insectes mâles croyaient reconnaître, dans la fleur d'orchidée, un partenaire femelle. Et ces insectes mâles se précipitent sur ledit partenaire femelle, et s'y ébattent d'une manière généreuse dont on nous eut dit autrefois « que la morale réprouve » ; on ne nous dit plus cela du tout aujourd'hui ! La morale aujourd'hui, au contraire, trouve ça très bien !

Et alors, les botanistes, qui sont des gens très pointilleux, prennent une loupe, et regardent ce que le mâle a laissé sur la fausse femelle ; et on voit des spermatozoïdes. Donc c'était vraiment un acte amoureux incontestable. En poussant plus avant l'étude, on s'aperçoit que le mâle est quasiment aveugle. Alors on se dit « comment diable va-t-il sur la femelle, et pourquoi l'orchidée se déguise-t-elle en fausse femelle, si le mâle ne la voit pas ? ». C'est parce que la fausse femelle orchidée, femelle-bidon, dégage un parfum très fort qui est le parfum de la vraie femelle. Elle a mis le parfum de la vraie femelle sur son corps, faux-corps d'insecte, et le vrai corps du vrai mâle a été attiré par le vrai parfum du faux corps. Et le vrai mâle est venu, et il a atterri à l'endroit où ça sentait fort ; et là, il a senti sur son ventre, délicieusement, les poils orientés dans le bon sens, qui lui permettent de se sentir en émoi, car, s'il y a ressemblance physique, cette ressemblance se joue au niveau du contact et non pas au niveau de la vue.

La vue ne joue presque pas. Le contact joue fort, et l'odeur joue très fort. Ce ne sont pas des mécanismes audio-visuels ; il n'y a presque pas de visuel, et il n'y a pas d'audio du tout ; ces mécanismes sont contacto-olfactuels. C'est donc un autre style d'attirance que celui que nous voyons dans nos systèmes habituels de médias ; et c'est surtout le prototype de ce qui existait bien avant que nous existions sur la terre, de ces objets qu'on achète dans les sex-shops, qui attirent également artificiellement les mâles. C'est la base du fétichisme et du mimétisme dans la nature. Tout cela existait longtemps avant nous et nous ne sommes que les petits enfants de la nature, qui croyons bêtement – parce que nous croyons, plus bêtement encore, que nous sommes les meilleurs – avoir inventé. Les grandes stratégies intelligentes de la nature, ce n'est pas nous qui les avons inventées.

Alors, vous voyez comment fonctionnent les orchidées ; les orchidées ont besoin de tout le monde, d'une cour, qu'on les protège et les supporte... Elles ont besoin de tout un tas de choses. Le gros ajonc épineux, lui, n'a pas beaucoup de besoins, et il est plutôt prestataire de services. Le jeu coopération /compétition est ici particulièrement spectaculaire.

Le Chemin, No 110, automne 2016, extraits d'une session intitulée « Science et foi » donnée par Jean-Marie Pelt au Centre de Rencontres Spirituelles Béthanie en 1996.

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