26 aoû 2016

La sobriété heureuse, chemin de libération

Michel Maxime Egger, le 26.08.2016

Contrairement à ce qu’affirmait saint Just, le bonheur n’est pas une « idée neuve ». Ni en Europe ni ailleurs. De tout temps, l’être humain a eu soif d’être heureux. Toute la question est de savoir commentil va répondre à cette aspiration.

La soif de bonheur est chez l’être humain l’une des manifestations de sa puissance de désir. Celle-ci est la source de ses aspirations les plus élevées : à l’amour, la beauté, la justice, la solidarité, l’harmonie, la plénitude intérieure, l’absolu… Des réalités non marchandes, d’une valeur incalculable.

Le désir désorienté

Pour les fondateurs du christianisme, cette puissance de désir va bien au-delà de la libido freudienne. Elle participe de l’image de Dieu en l’humain, au souffle de l’Esprit saint, à l’« haleine de vie » insufflée par Dieu dans les narines de l’Adam primordial pour en faire une « âme vivante » (Gn 2, 7). Il y a donc en nous, comme imprimé au tréfonds de notre psyché et de nos entrailles, un désir d’accomplissement de soi, un besoin de sens et d’identité qui sous-tend de manière plus ou moins consciente l’idée et la quête du bonheur.

Toute la question est de savoir comment l’être humain va répondre à cette aspiration. Or, plutôt que d’aller puiser à des sources primaires de satisfaction (Dieu, les proches et la nature, à travers la contemplation esthétique et des relations de qualité), l’Homo economicus a tendance à se (dé)tourner vers des sources secondaires : les biens de consommation, la technologie, l’argent, la carrière, toutes sortes de drogue… Le « bonheur » qu’il en retire n’est, hélas, bien souvent que passager, car superficiel.

Etant donné sa profondeur ontologique – liée à l’essence même de notre être – et sa racine spirituelle, notre désir est infini et insatiable. Vouloir y répondre par des biens matériels de l’ordre de l’avoir et les agréments psychiques temporaires qui en découlent, forcément limités et relatifs, est une illusion. Cela revient à désorienter et éparpiller l’énergie fondamentale du désir, au risque de le transformer en « passions » – plus ou moins compulsives : « Je veux cela et tout de suite » – dont l’être humain devient captif.

Le piège du bonheur paradoxal

Cette illusion est précisément l’un des ressorts du système économique dominant – croissanciste, productiviste, consumériste. Avec sa dynamo publicitaire, il s’ingénie à désorienter notre désir (d’accomplissement) – littéralement à lui faire perdre son « Orient » –, à le dégrader en envies (de consommation) qu’il fait passer pour des besoins que le marché pourra satisfaire. Ce qui n’est évidemment pas le cas, puisque – le culte de la nouveauté aidant – toute envie assouvie prend au plan psychique l’apparence d’un besoin non satisfait et en suscite immédiatement une nouvelle.

D’où l’entrée dans le cercle quasi addictif de l’envie-frustration, l’une se nourrissant de l’autre en alimentant la machine économique. Au grand dam de la planète qui dépérit, ainsi que Gandhi l’avait bien vu : « Il y a assez de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous, mais pas assez pour répondre aux convoitises et désirs de possession de chacun. »

La consommation, en ce sens, recrée en permanence le vide qu’elle prétend combler et conduit à ce que certains psychosociologues ont appelé le « bonheur paradoxal ». A partir d’un certain seuil, la croissance du revenu et de la quantité de biens ne s’accompagne plus d’une augmentation du sentiment de satisfaction, mais tend à générer des formes de mal-être : stress lié à l’hyperchoix, surcharge mentale, saturation psychique, épuisement du goût de vivre, sensation d’absurdité, perte de qualité des relations sociales, etc. Autrement dit, le consumérisme – la consommation érigée en mode d’être et en lieu d’investissement privilégié de l’ego dans ses besoins de reconnaissance et de sécurité – échoue à nous rendre heureux et même contribue à nous rendre malheureux.

La plénitude de la joie

Ces processus cependant ne sont pas une fatalité. Il est possible – c’est tout l’enseignement des grandes traditions spirituelles – de faire un travail de conscience et d’ascèse pour déchirer le voile de l’illusion posé sur nos yeux par l’avidité, nous libérer des mécanismes intimes et des images du bonheur conditionné par lesquels le système économique vit en nous. Cela implique plusieurs mouvements intérieurs : redonner à notre désir son Orient en le re-liant à sa source au centre de l’être ; discerner entre les vrais besoins et les envies fabriquées pour sortir du superflu et revenir à l’essentiel ; s’autolimiter et vivre plus simplement pour respecter les limites de la biosphère et donner à chaque être – humain et autre qu’humain – l’espace auquel il a droit pour vivre et se développer.

Cette voie est de la « sobriété heureuse », célébrée l’agro-écologiste Pierre Rabhi et le pape François dans son encyclique Laudato si’. Une manière de marcher légèrement sur la terre et d’entrer dans la joie. Contrairement au bonheur, celle-ci ne dépend pas d’éléments extérieurs. Elle est plénitude intérieure, au-delà de la dualité bonheur-malheur. Elle est le fruit de la présence – réelle, vécue et consciente – du mystère du divin dans l’être. Une présence libératoire et pacifiante, qui rend tout possible, même d’embrasser et transfigurer les malheurs et épreuves. « Je déborde de joie au milieu de toutes mes tribulations » (2 Co 7,4).

La Vie protestante Neuchâtel-Berne-Jura, juillet-août 2016.