Pèlerinage au mont Athos
ParcoursEn 1990, au terme d’une année sabbatique et de discernement passée pour l’essentiel dans le monde monastique, j’ai eu la grâce de passer deux mois au mont Athos. L’occasion de séjourner dans la plupart des monastères et communautés. Une étape initiatique puissante dans mon cheminement spirituel, mon apprentissage de la prière, mon immersion dans les richesses liturgiques et ascétiques de la tradition orthodoxe. D’un journal de plus de 400 pages à l’écriture minuscule et serrée, j’ai tiré et mis en forme des extraits publiés en 1993 dans le magazine suisse Le Temps stratégique.
Mercredi 3 octobre 1991
Ouranoupolis. «La cité du Ciel». Un site touristique qui serait plutôt banal sans ces drôles de bonshommes, barbus en robe noire, qui déambulent chaque matin sur son petit port. C’est ici, au bout de la Chalcidique, que l’on embarque pour le mont Athos. A bord du bateau, le contrôle est rigoureux. Seuls dix non-Grecs peuvent entrer par jour dans la république monastique et, depuis 1055, les femmes y sont interdites de séjour. «Il n’y a qu’une seule femme au mont Athos, qui les représente et les surpasse toutes, c’est la Vierge Marie, la Mère de Dieu», me dit un moine. Un policier me confisque mon passeport et le laisser-passer, obligatoire, que j’ai obtenu dans un ministère de Thessalonique. Les dernières caisses, débordantes de victuailles, sont chargées. On peut larguer les amarres.
Ciel bleu, soleil étincelant. Le temps est glorieux. Appuyé au bastingage, le visage fouetté par le vent et les embruns, je jubile. Un rêve est en train de se réaliser: pénétrer dans le sanctuaire de l’Orient chrétien, où les moines continuent de vivre et de prier comme il y a mille ans. Si tout va bien, je devrais y rester deux mois. Histoire non pas de collectionner des impressions nouvelles ou de m’enivrer de sensations mystico-extatiques, mais, plus modestement, de poursuivre le travail entrepris ces cinq derniers mois dans un monastère en Angleterre: approfondir la tradition spirituelle orthodoxe, apprendre simplement à être un peu plus humain dans la lumière de l’Evangile.
Le bateau remonte la péninsule. Accrochés au rocher ou les pieds dans l’eau, les premiers monastères apparaissent. Au loin, le mont Athos, culminant à 2000 mètres, aimante mon regard. Je cligne des yeux. Mon cœur s’emballe. Evidence: il y a des points du globe qui sont des émergences de l’Eternel. Des lieux, non pas magiques, mais mystérieux, où la présence de l’Esprit se fait sentir avec plus d’acuité, où la prière semble monter vers Dieu plus facilement. Je suis à la fois exalté et angoissé. Exalté par les trésors que je vais découvrir. Angoissé par la dureté et l’exigence de la vie que je devrai mener: vais-je la supporter?
Mais nous voici arrivés au petit port de Daphni. L’effervescence règne. Impossible de récupérer mes papiers. Comme tout étranger, je dois monter à Karyès, la capitale administrative du mont Athos. Un moine, spontanément et sans me connaître, m’offre une baguette de pain au sésame. Je suis aux anges. Le bus klaxonne. Les gens se ruent. Je me retrouve au fond du véhicule, serré comme une sardine. Ascension. Virages. J’ai l’estomac dans les talons. Enfin Karyès, joli village tout en pierres, lieu étrange, sorte d’entre-deux avec une magnifique église, quelques échoppes et des bâtiments administratifs où je suis convié à me rendre. Une demi-heure plus tard, un moine-fonctionnaire apparaît, une pile de passeports dans la main. Je lui demande un permis de séjour prolongé; j’étale mes lettres de recommandation… Rien n’y fait. Plongé dans ses paperasses, il ne daigne même pas me regarder. Et dire que l’Eglise orthodoxe prêche la valeur unique et irremplaçable de la personne! Il remplit un formulaire à toute vitesse, écrase un tampon avec fracas et, d’un geste dédaigneux, me prie de payer ma taxe. Au suivant!
J’ai reçu une autorisation de quatre jours, comme tout le monde. Je bouillonne. Doublement quand, sur la place du village, un vieux moine curieux comme un chat me dit tout de go: «Tu as raison de vouloir devenir moine. Ta mère pleurera, mais ton père pourra te visiter. Celui qui quitte le mont Athos après l’avoir connu ne peut être sauvé.» Cette fois-ci, c’est ma propre réaction qui m’irrite. Ne suis-je pas venu ici, justement, pour tordre le cou à mon ego, en finir avec cette mentalité critiqueuse que le monde nous inculque, apprendre à bénir plutôt qu’à maudire? Je pense à mon père spirituel: «Soyez patients, rendez grâce à Dieu pour tout ce qui contrarie votre volonté propre; c’est seulement ainsi que vous vaincrez l’orgueil et que Dieu trouvera la voie de votre cœur!» Décidément, j’ai encore beaucoup de chemin à parcourir.
Immersion liturgique
Jeudi 4 octobre
De loin, avec ses murs fortifiés et ses vertigineux balcons, on dirait un monastère tibétain. Simonos Pétra fut fondé au XIIIe siècle sur un éperon rocheux par saint Simon, qui vit un astre y briller le soir de la Nativité. Long boyau en pierres, minuscule cour intérieure où un moine balaie trois escaliers en bois, me voici à l’hôtellerie, dans un somptueux salon tapissé de portraits d’higoumènes (pères abbés) et de dignitaires de l’Eglise. Verre de raki, loukoum enfariné, café, verre d’eau, je goûte pour la première fois aux délices de l’hospitalité athonite. Déjà le milieu de l’après-midi, l’heure des vêpres. Je m’installe au fond de l’église, un peu déphasé, abasourdi par ces premières impressions qui se bousculent dans ma tête. Le père M., que j’ai rencontré il y a quelques mois en Angleterre, vient me saluer, le visage éclairé d’un sourire qui réchauffe le cœur. Petit, émacié, il respire l’hésychia, cette douceur et cette paix de l’âme propres aux athlètes de la prière.
Une heure plus tard, les vêpres s’achèvent. Nous passons directement de l’église au réfectoire. Dans les monastères orthodoxes, la clôture entre moines et hôtes n’existe en principe pas. Les repas se prennent en commun. Selon un rituel réglé au millimètre. Premier coup de clochette: prière et bénédiction du prêtre. Nous nous asseyons. Au menu, spaghettis, feta, pain, poire. Deuxième tintement: silence. Un moine commence à lire la vie du saint du jour ou un écrit des Pères de l’Eglise. Troisième coup de clochette: bénédiction du vin. Mes voisins engloutissent leur repas comme s’ils avaient le diable aux trousses. Qu’est-ce qui leur prend? Dix minutes plus tard, j’ai à peine entamé ma grosse assiette qu’un nouveau coup de grelot retentit. Fin du repas. Tout le monde se lève. Je commence à comprendre…
Nous sortons du réfectoire en défilant devant le prêtre qui nous bénit ; le cuisinier, le réfectoriste et le lecteur, inclinés, nous demandent pardon pour les fautes qu’ils auraient commises. La vie en Christ, c’est l’humilité, la «parure de la divinité», comme dit saint Isaac le Syrien. Tout commence là, tout finit là. «Ce n’est pas d’être fort qui compte dans la vie spirituelle, mais d’être simple», me dit le père M. Savoir que l’on n’est rien et que l’on ne peut rien sans Dieu et sans les autres. Accepter ses limites, admettre qu’on n’est pas parfait, qu’on ne le sera jamais, et, donc, tolérer les imperfections des autres. La simplicité ouvre la porte à l’amour, l’humilité à l’amour. Cela paraît tout bête. Intellectuellement, ce n’est pas très exaltant. Mais c’est très profond et drôlement difficile.
Retour à l’église pour les complies et l’hymne acathiste à la Mère de Dieu. Le père M. m’invite à rejoindre les autres visiteurs dans le chœur. Rituel oblige, la vénération des reliques. Sont exposés ici la main de Marie-Madeleine, celle de saint Denys de Zante, un fragment de la vraie Croix. Prosternations, signes de croix, baisers. Je fais comme tout le monde, un peu intimidé et maladroit. J’imagine la tête, hilare, de mes amis mécréants et protestants, et me revois à quinze ans, visitant certaines églises de Roumanie, choqué par «les simagrées d’un peuple baiseur d’icônes»! Aujourd’hui ce geste dévotionnel ne me gêne plus. Il n’a pour moi rien d’idolâtre ni de superstitieux. Mais il ne me touche pas encore. Je n’en saisis pas encore toute la profondeur.
Je sors faire quelques pas pour profiter du soleil couchant. Un jeune Hongrois et compagnon de chambre, Sandor, m’accompagne. La lumière est douce, enveloppante. Le ciel est rose. Nous nous installons sur un rocher. Un sentiment étrange m’envahit. J’ai voyagé au bout de la planète, mais jamais je n’ai eu l’impression d’un tel dépaysement, d’être si loin de tout, libéré du monde. Comme si j’étais entré dans un autre temps, transcendant, au-delà de la corruption et de l’histoire; dans un autre espace, clos mais illimité, à la lisière du visible et de l’invisible. Il est vrai que la démarche des moines athonites, qui se sont totalement retranchés du monde, est d’ordre prophétique et eschatologique: témoigner de la réalité du Royaume de Dieu et du siècle à venir en y participant hic et nunc.
Mais en quoi cette vie, qui se veut angélique, me concerne-t-elle, moi qui viens du monde et qui vais sans doute y retourner? Fuite de la réalité? Démission de mes responsabilités? Je ne crois pas. Il y a des âges dans la vie spirituelle, et le passage par le désert est fondateur. Le Christ n’y a-t-il pas, avant toute chose, passé quarante jours? Et puis, comme tout enfant de la désillusion post-soixante-huitarde, je sais trop qu’à vouloir agir sans avoir commencé à purifier son cœur, on ne fait qu’ajouter son propre désordre et sa propre obscurité au chaos et aux ténèbres du monde. Marthe l’active et Marie la contemplative sont «les deux joues d’un même visage». Mais, pour moi, Marie doit précéder Marthe. Pour être vraiment avec les hommes, je dois d’abord apprendre à être un peu avec Dieu. C’est pour cela que je suis ici. «Après deux mois à la Sainte Montagne, tu ne pourras plus repartir», me dit Sandor. Les coups de bois résonnent au loin. Comme au temps où il fallait protéger des pirates, la lourde porte de l’enceinte va fermer. Il est 18 heures à ma montre, mais on vit à l’heure byzantine, réglée chaque jour sur le soleil. Il nous faut rentrer. Je suis fourbu. Je m’endors comme une masse. L’estomac creux, l’âme en paix et le cœur gonflé de joie.
Vendredi 5 octobre
Une demi-heure que cela n’arrête pas de sonner. Avant le carillon et la cloche de métal, la simandre: une poutre de tilleul sur laquelle le veilleur frappe selon des cadences trinitaires très sophistiquées, à la manière des premiers moines d’Egypte, de Noé martelant le bois pour réunir les animaux dans l’arche avant le déluge. Il est 2 heures et demie du matin et les moines, qui viennent de prier 4 à 6 heures en cellule, se rassemblent à l’église. J’ai un mal fou à me lever. Un corps de plomb. Paresseux, friand des plaisirs et de la facilité, le vieil homme en moi regimbe. Quand j’entre dans l’église, les matines ont déjà commencé. Je suis un peu perdu. Je connais les offices, mais de manière trop simplifiée pour vraiment suivre, surtout en grec. Qu’importe. L’essentiel est de m’imprégner de cette atmosphère de prière. De me rendre disponible. De m’ouvrir.
J’assiste, fasciné, à ces jeux de lumière tarabiscotés, avec ces veilleuses qu’on ne cesse d’allumer et d’éteindre, à ces ballets de moines, ombres voilées qui se meuvent dans la lumière des cierges, vénèrent les icônes, se prosternent aux quatre coins cardinaux. Je les imite. En devenant orthodoxe, il m’a fallu réapprendre que j’avais un corps et que ce corps, loin d’être le «sépulcre de l’âme», pouvait être le «temple de l’Esprit». Le premier signe de croix fut un combat terrible. Lourd de toute une éducation catholique rejetée à l’adolescence, il fut lent à venir. Un jour pourtant, il a fini par sortir. De très loin, comme une flèche, dans un déchirement du cœur qui fut aussi une fabuleuse libération intérieure.
Trois ans après, je suis ici, au milieu de la nuit, à inscrire sur mon corps le mystère du Christ et de la Trinité par des signes de croix et des métanies (prosternations). D’abord extérieur, le geste, par la répétition, s’intériorise, imprime dans l’âme ce qu’il exprime. A genoux, face contre terre, je me repens et je supplie. Debout, je loue et je rends grâces. Crucifixion, résurrection.
La liturgie s’est achevée à 6 heures, avec le lever du soleil. Après un court repos en chambre, tout le monde se retrouve à 9 heures pour le repas. J’ai une telle fringale que, cette fois-ci, je mange comme un goinfre. Au triple galop. Il m’en coûtera quelques coliques gratinées.
Samedi 6 octobre
Ce matin, tout semble facile. J’ai même l’impression de comprendre. Je suis porté. Vers la fin des matines, le père M. m’invite à l’accompagner à la chapelle du cimetière. Tous les samedis, on y célèbre une liturgie pour les morts. Le père M. me demande de dire quelques prières. J’ai le cœur en fête. «C’est la première fois qu’on a célébré en français au mont Athos», déclare-t-il à la sortie, tout joyeux. C’est aussi ma première communion sur la Sainte Montagne.
Le jour se lève. Nous visitons le cimetière. Au milieu de quelques cyprès, trois tombes très simples, avec juste une croix. Un moine est mort récemment, à 92 ans. Résidant à Daphni, avec une trentaine de chats, il était venu finir sa vie à Simonos Pétra. Alors qu’il était alité depuis quelque temps, il a demandé un jour à battre la simandre. Il a fait le tour du monastère, il est rentré dans sa cellule, il s’est couché et, juste au moment où les vêpres commençaient, il a rendu l’âme… Je me dis que j’aimerais bien finir comme ça.
Le père M. me montre l’ossuaire, les pyramides d’os entremêlés, les dizaines de crânes alignés. Je frissonne. Je suis presque paralysé, envahi par une sorte de force sacrée. Voilà ce que je deviendrai! Peut-être demain… Une question, cruciale, traverse mon esprit: «Qu’as-tu fait de ta vie?» Séparation de l’âme et du corps, la mort biologique n’est rien, j’en suis sûr; juste un passage, une nouvelle naissance, une ouverture vers un infini intérieur. La vraie mort, c’est la mort spirituelle, celle que le Christ a vaincue par sa mort. Frisson. Le père M. me conseille, comme exercice spirituel, de m’entraîner au souvenir de la mort, d’apprendre jour après jour à mourir à mon ego et à ma volonté propre. Je l’écoute. Je suis encore loin de ce détachement, de cette sérénité. Pour moi, penser à la mort, c’est regarder le soleil en face: un aveuglement.
Dimanche 7 octobre
Le repas ayant eu lieu très tôt le matin, il est possible d’avoir un petit casse-croûte à midi. Je passe au réfectoire. Le père G. est en plein travail. Il a un étrange faciès, quasi imberbe. Il me raconte son histoire: «J’étais patron d’une boîte de mode. La grande vie, avec mannequins, bagnoles, voyages à l’étranger. Une existence insensée, mais qui me plaisait. Et puis, un jour que j’étais déprimé, un ami m’a proposé de passer quelque temps au mont Athos. Je suis venu et suis resté deux mois. Cela m’a plu, mais je n’avais rien vécu de spécial. Le jour de mon départ, j’étais sur le pont pour prendre le bateau. Le temps était splendide. La barque s’est approchée, mais lorsqu’elle fut à 50 mètres du bord, soudain le vent s’est levé, la mer s’est creusée, l’embarcation s’est mise à tanguer et le pilote m’a fait signe qu’il ne pouvait accoster. Curieusement, dès que le bateau s’est éloigné, le vent est tombé. Je suis donc remonté au monastère, et n’en suis plus jamais reparti. Au début, dans le monde, les gens me disaient: «Spiridon (c’était mon nom à l’époque), il est fou.» Une année plus tard, ils disaient: «Spiridon est heureux et en paix, alors que nous sommes malheureux, angoissés et stressés. Spiridon n’est peut-être pas si fou que ça.» La troisième année, ils disaient: «Spiridon n’est pas fou, c’est nous qui le sommes.» Son histoire me ravit. Pourrait-elle m’arriver? Pourquoi pas?
Rencontre avec un «ancien»
Mardi 9 octobre
Je commençais à désespérer. Ces derniers jours, les nouvelles de Karyès étaient mauvaises. Il n’était pas sûr que je puisse obtenir un permis de séjour itinérant de longue durée. Mais ce matin, l’autorisation est arrivée! Un cadeau du Ciel? Depuis que j’y suis attentif dans ma propre vie, la réalité de la Providence, de la rencontre souvent étonnante des «instances» et des «circonstances», est pour moi une évidence. Rien n’arrive par hasard. Mais tout se passe comme si Dieu, avant de répondre à nos prières, nous poussait jusqu’à nos derniers retranchements, jusqu’au point où nous sommes prêts à renoncer à nos désirs.
Avant de partir, le père M. me donne les derniers conseils et adresses. J’allège mon sac. Je ne garde que le strict nécessaire: une brosse à dents, un tube de dentifrice, quelques habits de rechange, une Bible de poche et la «Correspondance» de deux saints qui vivaient au VIe siècle dans le désert de Gaza, Jean et Barsanuphe. Je pars avec la jeep du monastère. Le soleil est déjà haut dans le ciel.
Je retrouve Daphni et son grand remue-ménage. Un jeune Italien vient me demander un peu d’argent. Sac rapiécé, jeans usé jusqu’à la corde, cheveux longs et gras, maigre, il me rappelle certains routards un peu déglingués que j’ai croisés autrefois sur les routes de l’Inde. Cela fait vingt ans, me dit-il, qu’il vit à l’étranger, subsistant de petits boulots à gauche et à droite. En quête de quelque chose mais sans trop savoir quoi, d’une réponse à une question qu’il n’a pas encore réussi à formuler. Il ne supporte plus la société. Il est sûr que le monde arrive à sa fin. Il n’a qu’un désir: faire ce qu’il doit faire. Mais quoi? Il pense que la vie simple et frugale du moine, délestée de tout, est la solution. Mais il n’est pas sûr que ce soit sa vocation. Il est depuis quinze jours au mont Athos et doit repartir. Sa quête me touche. Le voyage en Orient, l’Inde, la méditation zen, nous avons finalement beaucoup en partage. Comme lui, j’ai de plus en plus le sentiment que notre monde approche d’un point où, selon la magnifique expression du philosophe Jean Guitton, il faudra choisir entre la «catastrophe» et la «métastrophe», le suicide planétaire et la conversion des consciences, l’absurde qui mène au néant et le mystère qui ouvre au Tout Autre. Vite, il n’y a plus de temps à perdre.
Je profite de mon passage à Karyès pour faire un crochet et aller rendre visite au père Païssios, qui vit dans un ermitage perdu dans la nature. Baptisé par saint Arsène de Cappadoce au début de ce siècle, le père Païssios est ce que les Russes appellent un vrai starets, un père spirituel. Un homme de silence, à travers qui le Verbe parle. Un homme porteur de l’Esprit saint, capable de discerner les mouvements les plus secrets de notre cœur et de nous guider. Un homme plein de l’amour de Dieu, qui communie à la souffrance et à la joie de l’humanité entière. C’est à un tel homme, icône vivante du Christ, que je dois ma propre conversion, beaucoup plus qu’à la beauté des icônes et des liturgies, où je voyais le risque de l’illusion esthétique. Sur le père Païssios, on raconte beaucoup d’histoires miraculeuses. Quand il marche, dit-on, il veille à ne pas écraser les insectes.
C’est donc le cœur battant, les jambes un peu en coton, que j’arrive à sa kellia (maisonnette). A l’entrée, un tuyau avec quelques gobelets en fer blanc, une boîte de loukoums couverte de fourmis. Une bonne quinzaine de personnes font déjà la queue pour le voir. Le père Païssios a le visage sans âge des grands ascètes. Il porte une grosse jaquette en laine noire. Ses dents sont un peu cassées, mais son sourire est rayonnant. Son regard est plein d’une douceur infinie, sans une once de mièvrerie. Il m’emmène un peu à l’écart, me fait asseoir sur un tronc d’arbre qu’il a recouvert d’un carton. Comme il ne parle pas le grec, notre entretien est difficile. Mais sa bénédiction me suffit. En quelques minutes, avec une habileté et une rapidité incroyables, il m’a confectionné un chapelet en laine de trente-trois nœuds avec une croix au milieu. Il prend ma tête dans ses mains, la tire sur sa poitrine et me donne un gros bec sur le haut du front en disant: «La voie de l’orthodoxie n’est pas légère, mais elle t’apportera la joie et la lumière.» Paroles simples, presque banales, mais dites avec un tel amour qu’elles me paraissent d’une absolue nouveauté. L’essentiel, ici, n’est pas ce qui est dit, mais le silence d’où les paroles surgissent, l’énergie de vie qui les traverse et qui touchent le cœur. En partant, je me sens comme un enfant.
Mercredi 10 octobre
Vatopeidi. Avec Iviron et la Grande Laure, l’un des trois monastères impériaux du mont Athos. A mon grand bonheur, j’y retrouve deux amis français, André et Jean, plus barbus que moi; ils sont là depuis une semaine et vont être baptisés demain. Leur idée est de rester au mont Athos jusqu’à Noël en tout cas. Pour l’heure, le monastère est en effervescence. Un baptême, ici, est un événement. Le jeûne est rigoureux. André et Jean ne mangeront et ne boiront quasiment rien de la journée.
Le soir est tombé. André vient de sortir de chez l’higoumène, qui officie comme père spirituel. Il n’a pas l’air très fier. Pas facile de confesser tous les péchés d’une vie! «Après cinq minutes, l’higoumène m’a dit: «Ouais, je vois l’icône de votre vie»», me raconte André. Mise à nu de sa conscience et de son cœur, la confession est une redoutable épreuve. S’auto-accuser est sans doute la chose la plus difficile qui soit; l’ego en prend un sacré coup. Au début, j’avais beaucoup de peine. En moi se réveillaient les pires souvenirs de mon enfance catholique: le confessionnal tout sombre, le murmure et les soupirs du prêtre qu’on ne voit pas, ses questions insistantes, les pénitences à genoux sur les bancs durs et froids… Brrr… L’Eglise d’Orient m’a fait redécouvrir la vraie nature sacramentelle et spirituelle de la confession. Pas un tribunal où l’on avoue ses crimes et où l’on reçoit une peine, mais une relation d’amour, thérapeutique, où l’on guérit l’âme de ses maux. André et Jean m’invitent à profiter de l’eau chaude que les moines leur ont préparée. Une aubaine dont je me réjouis d’autant plus que les sanitaires, un mini-lavabo en pierre où s’écoule une eau glaciale, sont plutôt sommaires. Ma première douche depuis que je suis au mont Athos! Il n’y en aura plus beaucoup.
Abba Euloge, un jour, ne réussit pas à cacher sa tristesse. «Pourquoi es-tu si triste, Abba?» lui demanda un ancien. – «Parce que je me mets à douter de l’intelligence des frères au sujet des grandes réalités de Dieu. C’est déjà la troisième fois que, leur ayant montré une pièce de lin sur laquelle j’ai dessiné un petit point rouge et leur demandant ce qu’ils voyaient, ils m’ont tous répondu: “Un petit point rouge”, mais jamais: “Une pièce de lin.”»
Jeudi 11 octobre
Bientôt 4 heures du matin. Les matines touchent à leur fin. Le baptême peut commencer. J’officie comme photographe. Véritable initiation, la célébration se déroule en plusieurs temps. Exorcisme: à la porte de l’église, André et Jean sont libérés des forces du mal par le prêtre qui prononce certaines prières et leur souffle au visage. Renonciation à Satan: tournés vers l’Occident, symbole des ténèbres, ils crachent trois fois à la face du Prince de ce monde. Confession de foi: dévêtus et déchaussés, tournés vers l’Orient, où le soleil se lève, ils récitent trois fois le «Credo» de Nicée en se prosternant. Baptême: à travers trois immersions complètes dans l’eau sanctifiée, ils descendent dans la mort et ressuscitent avec le Christ. Chrismation: revêtus d’une robe blanche, tunique de gloire et de lumière, ils sont oints du chrême (l’huile sacrée), sceau du Saint-Esprit apposé sur les différentes parties de leur corps. Suivent la procession autour du baptistère, la tonsure comme premier libre sacrifice, la liturgie eucharistique où, bougie à la main, ils sont les premiers à communier. Le rite est grandiose. Surtout, il est célébré dans une telle joie et avec une telle énergie que j’en ai les larmes aux yeux.
A la sortie, chemise blanche, cheveux luisants et dégoulinants d’huile, André et Jean sont radieux. Purifiés par l’eau et le feu, re-nés d’En-haut, illuminés, ils ont la tête qu’Adam devait avoir au paradis. Je me dis que si les chrétiens avaient plus souvent cet air-là à la sortie de la messe le dimanche, les églises seraient pleines.
La cérémonie est suivie d’une réception dans les salons officiels du monastère. Le père spirituel prend la parole: «Voici deux nouveaux fruits sur le corps du Christ. Il y a beaucoup de joie dans l’Eglise triomphante (au ciel) et dans l’Eglise combattante (sur terre). André et Jean ont reçu une grâce. Il dépend d’eux maintenant de la garder et de la faire fructifier.» Ces propos musclés me font du bien. Ils me rappellent que le christianisme, avant d’être une éthique ou un réconfort, est d’abord un combat intérieur. Ils réaffirment l’essence fondamentalement mystique de l’Eglise: pas un service social, mais un sacrement, un lieu d’union entre Dieu et l’homme. «Dieu s’est fait humain pour que l’humain puisse devenir dieu», répètent les Pères de l’Eglise.
La Création comme théophanie
Lundi 15 octobre
J’aurais pu rester deux mois dans le même monastère. J’ai choisi à dessein d’être gyrovague. Notamment pour le bonheur de la déambulation. Ici, dans cette nature du mont Athos, si sauvage qu’on la dirait d’avant la chute, une véritable alchimie. J’aime marcher dans ce dédale de chemins mulâtiers qui se faufilent entre roches, broussailles, mer et ruisseaux. Murmure du vent, conversation des oiseaux, silence. Je cours. Je grimpe. Je peine. Je sue. Mes sens s’aiguisent. Mon corps se vide. Le brouhaha de mes pensées s’estompe. Mon regard se tourne vers l’intérieur. Le monde semble plus clair, plus lisse, sans limites. Mon cœur se dilate. La répétition du Nom de Jésus-Christ se lie au souffle: «Kyrie eleison, Seigneur aie pitié, Kyrie eleison.» Sentiers, rochers, arbres, criques, tout ici semble avoir été sculpté par et pour l’oraison. Tout ici me parle de Dieu, rayonne de sa présence. Chaque pas devient une action de grâces. Je vole. Jusqu’au moment où, au détour d’un chemin, je retombe lourdement sur mes pieds: les montagnes de déchets et de nourriture qu’on balance dans la mer, les générateurs qui polluent le silence de la nuit, les routes de plus en plus nombreuses qui balafrent les forêts, autant de blessures infligées au Jardin de la Mère de Dieu. Les moines auraient-ils oublié qu’ils sont les prêtres de la création? Le mont Athos est en train de changer.
Mercredi 17 octobre
Esphigménou. Le monastère des zélotes où l’on m’a vivement recommandé de ne pas faire de vieux os. Sur le mur de l’enceinte, une banderole noire proclame: «L’orthodoxie ou la mort.» A l’intérieur, personne ne veut croire qu’un Suisse puisse être orthodoxe. Je suis jaugé. En désespoir de cause, on me laisse entrer dans l’église, après avoir minutieusement observé ma manière de vénérer les icônes, test suprême qui trahit tout «hérétique». A la sortie, on me bombarde de pamphlets œcuméniques où le pape est traité de «grand Antéchrist». Dur, dur! Avec tristesse, je découvre que l’Eglise d’Orient a aussi ses intégristes et ses fanatiques. Ah les dogmes! Le Christ vrai Dieu et vrai homme, Dieu un en trois personnes, Marie vierge avant et après la naissance de Jésus: comment comprendre cela? Longtemps, à l’instar de mes contemporains, j’ai refusé les dogmes. Je les voyais comme une atteinte insupportable à ma liberté, une forme d’embrigadement. Mais ils ne m’ont pas laissé en paix. Alors, je me suis battu avec eux. Et j’ai fini par les accepter. Tels qu’ils sont. Comme des expressions – paradoxales, insaisissables par la seule raison – d’un mystère. Comme des outils de transformation intérieure, une invitation à dépasser des concepts pour une relation vivante et personnelle avec Dieu. La vérité chrétienne n’est pas une doctrine, mais une personne. Et une personne ne se possède pas. Mais le combat continue. Chaque jour, ma raison est un peu plus crucifiée.
Jeudi 18 octobre
Des icônes qui guérissent, saignent, jettent des éclairs. Des reliques qui suintent, des corps imputrescibles qui embaument, des ossements qui guérissent des maladies incurables. Des cierges enfin qui ne s’éteignent jamais, des fûts qui se remplissent tout seuls, des saints et des anges qui apparaissent dans tous les coins, que sais-je encore? Chaque jour passé au mont Athos m’apporte son lot de récits de miracles. Avec un tel naturel, une telle sobriété, une telle absence de folklore que je finis par y croire en partie. Ma foi n’étant pas de l’ordre de la croyance, j’y accorde une importance aussi limitée qu’aux «extases mystiques», qui sont le plus souvent des effets de notre imagination ou des illusions démoniaques. Mais il est évident qu’il y a des lieux, des personnes, à travers lesquels les énergies divines, qui irradient en permanence la Création, se manifestent d’une manière visible, spectaculaire. Il suffit de prier, un soir, à Iviron, devant l’icône miraculeuse de la Portaïtissa, pour se rendre compte que tout est possible à Dieu. Rarement, ai-je senti une telle force spirituelle se dégager d’une icône, susciter une prière aussi recueillie et fervente. Il y a dans l’air comme une vibration qui envahit le corps, qui vous traverse le cœur. L’icône, ici, est bien une fenêtre ouverte sur l’Absolu; non pas une représentation simplement picturale, mais la manifestation d’une présence divine, réelle et palpable.
Mercredi 24 octobre
Philothéou. Le vert de l’herbe qui tapisse la cour est si vif qu’il fait presque mal aux yeux. Ce matin, une étrange légèreté m’envahit. Les veilles, le jeûne, la prière, la méditation des Ecritures, les longues marches, commencent à produire leurs effets. J’ai l’impression, mais peut-être n’est-ce qu’une illusion, de mieux habiter mon corps, de mieux respirer et prier. Mon bavardage mental semble se tarir; je suis davantage présent à moi-même et à ce qui m’entoure. Je commence à comprendre pourquoi je suis là, le sens profond de l’ascèse, qui veut dire «exercice». «La vie chrétienne, disait saint Séraphim de Sarov, c’est l’acquisition du Saint Esprit.» Mais pour le recevoir, pour qu’il m’emplisse et agisse en moi, encore faut-il que je me sois vidé de moi-même, que je lui aie fait la place en libérant mon cœur de toutes les graisses qui l’étouffent. Attention, vigilance. La tension parfois est si forte que j’ai peur de craquer, d’éclater…
Dimanche 28 octobre
Bateau pour la Grande Laure. La vie décidément n’a rien d’euclidien et Dieu, comme le dit un proverbe portugais, «écrit droit avec des phrases courbes». Alors que je parcours des yeux la presqu’île de l’Athos, défilent dans ma tête tous les continents et pays que j’ai visités : la Scandinavie, l’Afrique, l’Inde, le Japon, Taïwan… Sans doute fallait-il aller jusqu’au bout du monde pour accéder à ce voyage-ci, qui couronne les autres et leur donne leur sens profond. Le vrai voyage n’est pas le passage d’un lieu à un autre. C’est le mouvement intérieur, initiatique, que ce déplacement provoque. Tous les voyages que j’ai pu faire n’ont été au fond qu’un chemin vers LE chemin. Aujourd’hui, c’est ce chemin que j’ai à suivre. Je n’ai plus besoin de voyager.
Grande Laure. Une vraie forteresse. Avec ses bâtiments à l’abandon, ses fenêtres brisées et ses chats à la dérive, un monastère un peu décadent, comme tous ceux qui ont vécu sur le mode idiorythmique. Mais qu’importe. C’est ici qu’en 963, Athanase de Trébizonde a fondé le premier monastère de la Sainte Montagne. L’arbre qu’il y a planté il y a plus de mille ans est toujours là. Caresser son écorce, c’est s’inscrire dans la longue chaîne des témoins qui, des premiers chrétiens à aujourd’hui, se sont transmis la flamme de la Pentecôte. Coller son oreille à son tronc, se sentir couler en soi la sève de la grande tradition de l’Eglise indivise, avant que Rome et Byzance ne se séparent en 1054.
Abîmes intérieurs
Mardi 30 octobre
Skiti Prodromou. Le sanctuaire roumain du Mont Athos, avec juste une poignée de moines un peu perdus dans de (trop) grands bâtiments. Comme les monastères russes, bulgares et serbes, il souffre du nationalisme grec qui conduit à des politiques très restrictives en matière d’immigration. Plusieurs personnes m’ont dit qu’il fallait absolument que je m’y rende. Motif : la présence du père P., l’une des grandes figures spirituelles de la Sainte Montagne, qui a refusé de devenir patriarche de l’Eglise roumaine, préférant la vie de pauvreté et de prière. De plus, avantage non négligeable, il parle très bien le français.
En entrant dans la vaste cour, je vois un vieil homme à genoux, en train de couper des herbes au milieu des pavés avec un sécateur rouillé et pour le moins peu performant. A ma vue, il se lève, se frotte les mains sur son tablier tout usé et taché, s’approche lentement et tout courbé de moi, m’invite à prendre un café à l’hôtellerie. Une grande paix se dégage de sa personne. Il me sert silencieusement, me regarde avec des yeux à la fois doux et pénétrants. J’engage la conversation: «Est-il possible de rester quelques jours chez vous?» – «Oui, bien sûr, nous avons de la place.» – «On m’a beaucoup du père P…» – «Ah! bon?»– «Oui, est-ce qu’il est en ce moment au monastère?» – «Assurément.» – «J’aimerais beaucoup m’entretenir avec lui. Vous pensez que ce sera possible de la voir…» – Après un temps de silence: «Mais vous le voyez…» – Et moi, stupéfait: «Vous êtes le père P.?» – Et lui, avec un sourire: «Est-ce un miracle?»
Jeudi 1er novembre
Impossible d’écrire ou de lire. La nuit est d’encre et je n’ose pas augmenter la flamme de ma lampe à huile, car le verre, déjà méchamment noirci, menace d’éclater. Je me sens lourd. A l’image du ciel aujourd’hui, sans soleil, masqué par des bancs de brumes qui se sont traînés toute la journée dans la cour du monastère, léchant les murs, les cyprès, les bosquets. La prière, ce soir, est difficile, visqueuse, poisseuse. J’ai mal au cœur. Envie de crier, de pleurer. Face à moi-même, ce soir, je ne pourrai pas échapper. Ici, les masques de la comédie sociale, les belles histoires que je me raconte par livres de théologie interposés, tombent en miettes. Je suis nu. «Celui qui voit son péché est plus grand que celui qui ressuscite des morts», dit saint Isaac le Syrien. Oui, mais qu’est-ce que mon «péché», mot démodé et abominable, insupportable avec ses relents de moralisme et de culpabilité? Je n’ai tué personne, je n’ai rien volé, je m’efforce de ne pas blasphémer ni mentir, alors quoi? Comment les moines, qui vivent dans la solitude, peuvent-ils, le plus sincèrement du monde, se dire «les plus grands pécheurs de la terre»? C’est que les mauvaises actions, les paroles blessantes, ne sont que les manifestations extérieures de forces beaucoup plus profondes, la résultante de tout ce magma de passions, pensées, imaginations qui obscurcissent le cœur. Monter vers Dieu, c’est d’abord descendre là, au plus profond de soi, où ça fait mal, où ça sent le plus mauvais, où règnent l’orgueil et ses innombrables avatars. Oui, mon âme est une poubelle. Et la vie spirituelle, c’est apprendre, patiemment, à la voir telle qu’elle est, à la déposer aux pieds de Dieu en l’appelant à l’aide, à réorienter vers le haut toutes les passions qui me tirent vers le bas: soif d’avoir, de pouvoir, de savoir. C’est pour m’initier à ce travail difficile, douloureux, sans fin, qui suppose un minimum de solitude et de silence, rarement possible dans le bruit et la fureur du monde, que je suis venu ici.
C’est ainsi. On croit aller au désert pour avoir un accès plus direct à Dieu, et c’est d’abord soi-même que l’on rencontre. On vient chercher la lumière et l’on plonge dans les ténèbres d’un monde intérieur que l’on n’imaginait même pas. On aspire à la paix et l’on se retrouve sur un champ de bataille. Le vent siffle dans la cheminée. Dans les couloirs, une porte claque. Dans le silence intérieur, Quelqu’un vient à ma rencontre, m’appelle… Repentir.
Samedi 3 novembre
Kerasia. Une petite kellie à l’ombre d’un rocher étrange surmonté d’une croix, au milieu d’un verger. Toute petite avec une chapelle dédiée à saint Jean l’Evangéliste. Une vie simple, rude, rythmée comme au début du siècle par le seul pas des mulets. Deux jours déjà que je suis ici, à partager le quotidien du père T. et de ses deux compagnons. Malgré une sinusite carabinée, un temps froid et pluvieux, un lit trop petit d’où mes pieds dépassent, je suis bien. La chaleur des cœurs compense la crudité de l’atmosphère. J’ai une jolie cellule, blanchie à la chaux, je psalmodie à l’église et avec mes compagnons comme des frères avec moi.
Iconographe peu conventionnel, farceur, rebelle à toute discipline, le frère P. me fait rire. Truculent, volcanique, il est l’inverse du père T., modèle de calme et de patience, et de C., novice discret et travailleur. Il me tape sur l’épaule, me renifle, me gave de loukoums et de chocolat, m’asperge de parfum d’opium, me couvre de son bonnet en éclatant de rire, me montre la semelle de ses souliers pour m’indiquer la largeur de la tranche de pain à couper. A l’église, chaque fois que je me mouche, il interrompt son chant et me regarde une seconde avant de repartir. Il peint des icônes dans sa minuscule cellule, assis en écoutant de la musique byzantine qui déraille, parce que les piles sont usées et que l’enregistrement est de mauvaise qualité. Il aime l’art chrétien primitif, adore dessiner et a déjà couvert mes carnets de voyages de croquis, dans un style d’une fraîcheur naïve.
Il n’arrête pas de faire le pitre avec ses chats, un tigré et un noir et blanc qui s’appelle «Psycho». Mais, en même temps, sous ses apparences un peu fantasques, le frère P. est un véritable enfant de Dieu. Un amoureux fou du Christ, qui prie et chante de tout son cœur, qui rit et pleure de tout son être. On veut toujours enfermer le christianisme dans des formules. Le frère P., lui, fait tout éclater. Il est la vie, la vie en Christ dans tout ce qu’elle a de fluide, d’insaisissable et de généreux. Il est un homme libre. Il me libère. Mais il me montre aussi tout le chemin qu’il me faut accomplir pour retrouver cet esprit d’enfance, condition d’accès au Royaume dont parle le Christ.
Hier j’ai aidé le frère P. à nettoyer et installer les poêles pour l’hiver. J’ai abîmé un torchon en voulant, machinalement, essuyer le dessous d’une casserole pleine de suie. J’ai coupé des coings pour faire la compote. Ce matin, dans la cave, à la lueur d’une lampe de poche, j’ai débarrassé des patates de leurs germes, trié et nettoyé les pommes rongées par les souris. Je viens d’aller cueillir des fleurs mouillées pour les icônes de l’église. Le père T. fabrique de l’encens; la maison est pleine de senteurs de cannelle et de jasmin.
Du balcon, je regarde la mer. Je ne sais pas si je pourrais toujours vivre ainsi, mais j’aime cette vie simple, ces activités utiles, très quotidiennes, entrecoupées de longs moments de prière, de repas qui sont une vraie continuation de l’eucharistie. Humbles, ces travaux permettent une grande attention à soi-même, à ce qui se joue dans chaque geste, à ce que Dieu nous donne ici et maintenant. Le quotidien devient un champ d’exercice permanent. Tout se transforme en occasion de recueillement et de communion, de présence à Dieu et d’ouverture à l’invisible. Chaque instant devient décisif. Il s’agit d’être là. Simplement. Quelle part de moi-même, quel amour est-ce que je mets dans ce que je fais? Tout cela n’a, en apparence, rien de bien extraordinaire; pourtant, je suis sûr de toucher ici à l’essence même de la vie spirituelle, chrétienne en particulier. Il y a dans cette manière liturgique d’être au monde, de tout recevoir comme don et de tout réoffrir à Dieu en action de grâces, quelque chose de beaucoup plus profond et important que tous les rapts divins et expériences de lumière que je pouvais secrètement espérer.
Lundi 5 novembre
L’extrême pointe du mont Athos. Le monde de la pierre. Nue. Escarpée. En contrebas, Karoulia: le paradis des anachorètes qui vivent au milieu de la falaise. En haut, Katounakia et la maison magnifique des Danilei, une douzaine de moines iconographes et hymnographes qu’on appelle les «aristocrates du désert».
Tout voûté, les yeux rieurs, le tablier bariolé de taches de peinture, un vieux moine m’installe sous la tonnelle, me sert une soupe aux pâtes et un morceau de feta. Tout cela en silence. Pour la plus grande joie des guêpes et des mouches qui prolifèrent. Pendant que je mange, il nourrit les chats. A peine ai-je fini mon repas qu’un évêque et toute sa suite débarquent. Je me joins à eux. Visite de l’église, vénération des reliques et réception dans un petit salon. L’évêque s’incline et avec beaucoup de respect baise la main de l’higoumène, le père M., qui n’est autre que… le petit père qui m’a gentiment servi à manger! Le temps de visiter l’atelier d’iconographie et il me faut repartir. Je suis en train de préparer mes affaires quand, soudain, on frappe à ma porte. C’est le père M., l’œil un brin espiègle, mais profond. Il me regarde avec tendresse, me sourit, ébauche une révérence et, sans un mot, plonge ses mains dans les poches de son gros tablier pour en sortir… deux pommes. La dextre sur le cœur, il s’incline et dit: «Que Dieu vous bénisse», et disparaît. C’est à travers de tels regards, qui nous voient comme le Christ en personne, que l’on comprend que Dieu nous aime. C’est le souvenir indélébile de tels visages qui nous permettent de traverser les moments les plus décourageants de notre vie. C’est à travers de tels gestes d’amour, qui «changent la substance même des choses», que je comprends ce que signifie vivre en Eglise. Tout le contraire de vivre en société…
Ascèse et prière
Mercredi 7 novembre
Dyonisiou. L’un des monastères les plus ascétiques du mont Athos. Privilège, je ne logerai pas à l’hôtellerie. J’ai droit à une cellule dans la partie réservée aux moines, voûtée, très petite, avec un matelas mousse qui prend la moitié de la place, une ampoule nue au plafond, une icône de saint Jean Baptiste, deux petites étagères de guingois, une chaise bancale, quelques clous rouillés pour suspendre mes affaires et… une gigantesque araignée noire au plafond. Les toilettes sont dans le couloir. Pour se laver, un tuyau avec l’eau glacée. Avant toutes choses, je défenestre l’araignée et installe mon coin de prière.
Jeudi 8 novembre
Surprise à la fin de la liturgie : les jours de jeûne, il n’y a qu’un repas. A 16 heures! Et j’ai déjà une de ces fringales! Tant pis. C’est la bonne occasion d’approfondir, dans ma chair, le sens et la pratique du jeûne, «nourriture de l’âme et aliment de l’esprit», comme dit saint Ambroise de Milan. Jour après jour, j’apprends à vivre, modestement, avec un creux à l’estomac, à résister aux gargouillis et contractions diverses, aux pensées plus que fugitives qui me suggèrent d’aller faire un tour dans l’arrière-cuisine. Le but n’est pas d’être bêtement stoïque ou, pire encore, de me mortifier, mais de creuser ce creux, de convertir cette faim de pain qui me tenaille en faim de Dieu. A travers cet exercice, c’est tout mon mode de vie dans le monde qui est mis en question. Ai-je avec les autres, avec la nourriture, avec les objets, une relation de communion ou une relation d’utilisation, de consommation, de possession? Jusqu’à quel point suis-je maître chez moi, libre des instincts de ma nature? Impitoyable.
16 heures. J’ai survécu. Jamais soupe aux lentilles ne m’a ravi davantage le palais. En face de moi, je contemple l’«échelle sainte» de saint Jean Climaque, peinte sur le mur. Comme me le faisait remarquer un moine, on peut tomber de n’importe quel degré et toujours dans la même gueule démoniaque.
Dimanche 11 novembre
A Dyonisiou, le plus terrible, c’est le vent. Infernal. Perpétuel. Enervant. Toute l’année, il dévale la montagne, s’engouffre dans la cour intérieure, tourbillonne pour remonter le long des murs et siffler dans les meurtrières. Je viens juste de m’endormir quand, sous la poussée du vent, ma fenêtre sort de son cadre et vole en éclats. Le vent pénètre dans ma chambre dans un boyau et tournoie dans une stridence terrifiante. Je réussis même à me blesser avec les éclats de verre éparpillés dans la cellule. Il fait froid. Je n’arrive pas à fermer l’œil. Personne dans le couloir.
Heureusement, à 23 heures, le moine chargé de nous réveiller pour la prière passe devant les cellules avec une cloche. Il me fait déménager dans une autre cellule, identique à celle d’avant, avec une autre grosse araignée au plafond (à moins que ce soit la même qui a déménagé). Je n’ai pas la force d’aller à l’église.
Je parle au père I. de ce qui m’est arrivé et des rêves un peu fous qui hantent mes nuits depuis quelque temps. Il rit: «Dans le monde, on se bat contre les agents du diable, le chaos extérieur qui ajoute le plus souvent à notre chaos intérieur. Ici, on se bat contre le diable lui-même, qui agit directement sur notre cœur. Peut-être est-ce l’action du Malin, qui a peur que vous n’aimiez trop la vie monastique?»
Lundi 12 novembre
«Elie monta sur le Carmel, se pencha vers le sol, plaça son visage entre ses genoux, et de cette manière fit cesser la sécheresse», écrit saint Grégoire Palamas. Comment parler sans impudeur et sans orgueil de l’expérience de la prière, plus intime encore que l’acte d’amour? Comment évoquer cette élévation de l’âme vers Dieu, le combat contre les pensées parasites, la chaleur qui traverse le cœur ou la froideur qui glace? Assis sur un petit banc, au fond de l’église, enroulé sur lui-même comme Elie, un moine fait son travail, le plus dur et le plus épuisant qui soit: il prie. Inlassablement, il invoque le nom de Jésus-Christ et rend présent le Verbe en lui. Son intellect, peu à peu, descend dans son cœur. Brûlantes, apaisantes, purificatrices, des larmes coulent. Il entre dans le silence, «langage du siècle à venir». Il ne prie plus, c’est l’Esprit qui prie en lui. Peut-être, cette nuit, sortira-t-il de sa cellule, et, dans un couloir, tombera-t-il dans les bras d’un frère qu’il aura blessé pour lui demander pardon. La prière est un miroir sans pitié; la moindre opacité de l’âme y fait obstacle.
Samedi 17 novembre
Prière, méditation, prosternation. Je n’arrête pas de partir et de revenir. Le crâne de saint Silouane (1866-1938), qui vécut et mourut ici, au monastère russe Saint-Panteléimon, m’attire comme un aimant. «Moine le plus authentique de ce siècle» selon Thomas Merton, canonisé par le Patriarcat de Constantinople en 1988, Silouane reçut du Christ une parole pour notre temps: «Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas.» J’entre, peu à peu, dans le mystère des reliques. Cet os que je touche n’est pas un simple morceau de squelette; c’est le corps d’un saint, porteur encore de l’Esprit qui l’a sanctifié et transfiguré. En vénérant le corps de saint Silouane, je communie à son âme et à son combat. Ce saint que j’aime tant ne m’a jamais été aussi proche.
De la nuit au jour
Mardi 20 novembre
Un moine donne un dernier coup de balai dans la cour. Un autre couvre le sol de l’église de feuilles de marronniers. Un troisième arrange les bouquets de fleurs au pied des icônes. Dochiariou a la fièvre. Tout est prêt pour l’agrypnie, la grande nuit de prière. Le monastère s’apprête à célébrer la fête de ses saints patrons: les archanges Michel et Gabriel. Un évêque est arrivé avec quatre-vingts personnes. Les meilleurs chantres du mont Athos sont là. Les pèlerins affluent.
18 heures. Simandre, cloches, carillon. Depuis une heure, cela n’arrête pas de sonner. Procession, vénération des icônes, bénédiction de l’évêque qui siège sur un trône surélevé, les vêpres commencent en grande pompe. Les encensoirs chantent de tous leurs grelots; l’encens s’élève comme la prière vers le ciel et emplit l’espace d’une odeur de paradis. Puissants, graves, sobres, les hymnes byzantins se déploient, me pénètrent de leurs modulations. Mon corps vibre de la tête aux pieds. Le pain, le blé, le vin, l’huile sont bénis. Je suis fatigué. Mon attention, peu à peu, se relâche. Je m’écrase au fond d’une stalle.
23 heures. Les matines succèdent aux vêpres. L’église est dans l’obscurité la plus totale. La seule lumière est la bougie du moine qui lit les six psaumes d’introduction. Tout le monde est debout. Personne ne bouge. Chacun retient son souffle. Comme si toute la création, le temps, s’étaient arrêtés, en attente de la résurrection et de la Parousie, quand Dieu se sera manifesté «tout en tous» et «tout en tout». J’ai mal aux jambes, aux pieds, au bas du dos. Mais je tiens bon. J’ai retrouvé mon énergie.
Mercredi 21 novembre
3 heures. Combien de temps ai-je dormi? Je retourne dans le chœur. Couverts de bougies, d’icônes et de figurines, les lustres tournoient dans la nuit. Les ors brillent de leur feu intérieur, se mêlent aux reflets mordorés des habits sacerdotaux. Sur les fresques, anges, saints, prophètes, thaumaturges, martyrs semblent s’animer dans le ciel de l’église, ravis par la puissance et la beauté des chants. Vertige. Je vénère les icônes des archanges. L’évêque inscrit une croix sur mon front avec un pinceau trempé dans le chrême d’une veilleuse.
7 heures. Après un bref repos accordé aux chantres, la célébration reprend de plus belle par les hymnes de bénédiction des eaux, la grande procession à travers le monastère, la vénération des reliques. Enfin, vers 10 heures, la divine liturgie peut commencer. Je suis brisé, au bord de l’effondrement. Mais en même temps, une force mystérieuse me porte. Jamais je n’ai été aussi «éveillé». Le ciel n’est-il pas en train de descendre sur la terre? L’Eglise n’est-elle plus qu’un souffle unique, transfigurée par la manifestation des mystères de l’Evangile. Huitième jour.
12 heures. Eucharistie et bénédiction finale. Je ne sens plus mon corps. Mon cœur est brûlant. J’ai envie d’embrasser tout le monde, de pardonner à la terre entière. En sortant de l’église, le ciel, la mer, les arbres n’ont jamais été aussi beaux, transparents. Je me sens léger, unifié. Plein de reconnaissance et de joie d’avoir pu goûter au sens profond du christianisme: le renversement du temps du monde, qui va du jour à la nuit, en temps du Royaume de Dieu, qui va des ténèbres à la lumière. Une Pâque, passage de la mort à la vie, dont le lieu n’est autre que la croix sur laquelle le Christ, les bras écartés, embrasse l’humanité entière et l’ensemble du cosmos pour les réconcilier et les élever de la terre jusqu’au ciel.
Vendredi 30 novembre
Assis à l’arrière de l’Axion Estin, le bateau du retour, je regarde la silhouette du mont Athos disparaître entre ciel et mer. Mon année sabbatique s’achève; il est temps de rentrer. Ma barbe et mes cheveux ont bien poussé; j’ai passé là l’une des périodes les plus lumineuses de mon existence. Pourtant, je n’ai pas revêtu l’habit angélique. Ma place n’est pas là, mais sur la scène du monde. Une grâce m’a été donnée. J’ai traversé la mer Rouge. Maintenant il me faut entrer dans le désert. Le chemin continue. Dans la même direction, mais différent. Grâce aux moines, j’ai appris un peu à marcher. L’essentiel est que je ne m’arrête pas, que je continue d’avancer en sachant que je ne serai jamais qu’un apprenti chrétien et que plus je m’approcherai du but, plus il me paraîtra lointain.
Michel Maxime Egger