Jean-Jacques Brun:
Ethique du ver de terre
Ouvrages Préfaces
Que serait la Terre sans le labeur ingrat du lombric? Scientifique, Jean-Jacques Brun s’inspire de ses travaux pour dévoiler son humble contribution à la beauté du monde. Avec audace, il invite à se mettre à l’école du ver de terre, au même titre qu’à celle des poètes et des saints. Resserrant les liens entre écologie et spiritualité, il propose une éthique où la sagesse des petits défie la démesure des grands. Préface de Michel Maxime Egger.
J’aimerais dire la grande joie que m’a procurée la lecture d’Ethique du vers de terre. En premier lieu, bien sûr, pour la profondeur de son message et la pertinence de son approche transdisciplinaire, qui apportent une contribution originale au vaste chantier de l’écospiritualité. Mais aussi pour l’amitié fraternelle qui me lie à son auteur. J’ai rencontré Jean-Jacques Brun la première fois en septembre 2012 au monastère de la Clarté Notre-Dame (Taulignan, Drôme), dans le cadre d’un événement organisé par l’association Oeko-Logia dont il était et est encore l’une des chevilles ouvrières. Le début d’un compagnonnage écospirituel qui s’est développé jusqu’à ce jour, à travers des sessions et conférences dans divers lieux en France et en Suisse, où nous avons pu approfondir une vraie communion de cœur et d’esprit.
J’ai très vite été frappé par la capacité de Jean-Jacques – qui ressort dans cet ouvrage – à articuler savoir scientifique et connaissance spirituelle. Ces dernières années, je l’ai vivement encouragé à accoucher par écrit de sa vision d’écologue forestier «amoureux de la splendeur» du vivant, de son expérience de croyant sensible aux souffrances de la Terre et soucieux de son salut. Cela, avec la rigueur du chercheur, mais aussi en osant dire «je». Avec la tête, mais aussi avec les tripes. Le résultat est là, centré sur un sujet singulier – les vers de terre – moins étonnant qu’il n’y paraît. Quel meilleur angle d’approche, en effet, pour un expert des sols ? Ce choix a ajouté à mon bonheur, car je partage avec Jean-Jacques une même fascination et affection pour ces bestioles dont l’importance écosystémique est inversement proportionnelle au mépris dont on les a entourées.
Une certaine audace
Reconnaissons-le : même si Victor Hugo a célébré sa dimension métaphysique dans La Légende des siècles et s’il connaît une forme de réhabilitation avec l’agroécologie, le lombric n’a en général pas une très bonne image. Les préjugés et l’ignorance sont tenaces. Dans l’imaginaire collectif, il reste davantage associé à la décomposition et à la mort qu’à la vie. Voir se tortiller ce mini-serpent visqueux et sans pattes suscite plus une grimace de dégoût qu’un sourire d’admiration. Traiter quelqu’un de ver de terre est plus une injure et un signe de mépris qu’un compliment.
Il fallait donc une certaine audace pour inviter à se mettre à l’école des lombrics, au même titre qu’à celle des poètes et des saints. Jean-Jacques a eu ce courage, estimant que les trois sont de «merveilleux tisserands» et des «créateurs de beauté». A la suite de François d’Assise qui les collectait sur la route pour les mettre en lieu sûr, et de Charles Darwin qui soulignait leur rôle capital dans l’évolution de la planète, il tresse un véritable éloge du ver de terre. Un être humble qui, par son génie créatif, œuvre sans relâche pour rendre la Terre habitable.
Le lombric est un être humble qui, par son génie créatif, œuvre sans relâche pour rendre la Terre habitable.
Jean-Jacques a été traversé au plus profond par cette parole du philosophe Bruno Latour: «Si tu viens à perdre la Terre, à quoi te sert d’avoir sauvé ton âme?» L’enjeu est de participer à la réparation des sols qu’une partie de l’humanité a «terriblement abîmés». Il s’agit pour cela d’apprendre à habiter poétiquement le monde, en en prenant soin et en le partageant de manière juste et conviviale avec toutes les autres créatures dont nous dépendons. La «sauvegarde de la création» exige, en ce sens, un véritable changement de paradigme. Ce que le pape François appelle une «révolution culturelle courageuse», à travers notamment une transformation de notre regard sur la nature et la place de l’être humain en son sein. D’où une «éthique du ver de terre», qui demande d’ensemencer à la fois les terres extérieures par le savoir et les terres intérieures par la spiritualité.
Nous ne pouvons que nous réjouir d’une telle démarche. Il en résulte ce livre inclassable qui est à la fois un traité scientifique, un témoignage personnel, une méditation poétique et une réflexion écospirituelle. Son originalité tient justement au tissage qu’il effectue entre tous ces registres pour incarner une écologie intégrale. Nourri de nombreuses et solides références, fort d’une approche holistique où «tout est lié», il brasse et connecte – à la manière des lombrics – différents plans de réalité et de conscience. On peut ainsi le comparer à un sol fertile dans lequel nous plongeons pour en explorer les diverses strates, subtilement entremêlées et se nourrissant l’une l’autre.
Strate écopolitique
La première strate, écopolitique, renvoie à la lucidité. On parle beaucoup des dérèglements climatiques et de la sixième extinction des espèces, mais on oublie souvent la dégradation et la perte des sols. Une question tout aussi grave qui appauvrit la planète, met en péril son habitabilité et menace les conditions d’existence, voire la survie de l’humanité. Ingénieur pédologue et écologiste engagé, Jean-Jacques est très sensible au dépérissement de l’humus, délicat épiderme essentiel à la vie et à son renouvellement. Etre lucide, pour lui, ce n’est pas seulement être informé. C’est être touché au cœur. Il entend les cris de la terre et en souffre. Il éprouve un sentiment de solastalgie – qu’il qualifie de « lombricienne » – c’est-à-dire une grande tristesse et douleur face aux sols dévastés par la démesure des activités agricoles et extractives.
«La disparition du ver de terre est au moins aussi préoccupante que la fonte des glaciers.»
Son ouvrage est une forme de cri d’alarme et une manière d’y répondre. Ainsi qu’il le répète dans une conscience aiguë des interdépendances, « polluer et détruire les terres, c’est détruire l’humain ». Car nous avons un lien ontologique avec le vivant, bien signifié par l’étymologie : le mot « humain » vient du latin «humus». La Terre, avec tous ses règnes et tous les micro-organismes qui l’animent, fait partie de notre être comme nous en sommes partie intégrante. Si notre santé est indissociable de celle des sols – ressource fragile et peu renouvelable –, celle-ci dépend en bonne partie des lombrics. Or, ces derniers, très vulnérables, sont victimes des pollutions et des méthodes de culture dopées aux engrais et pesticides. Comme le dit l’astrophysicien Hubert Reeves, «la disparition du ver de terre est au moins aussi préoccupante que la fonte des glaciers».
Pour préserver et régénérer les sols, il est donc impératif de protéger les lombrics et de nous allier à eux, car ils sont «nos partenaires» privilégiés. Cela implique de prendre congé de notre soif de domination, renoncer à l’avidité prédatrice, quitter nos écrans pour nous relier en profondeur à nous-mêmes, aux autres et au vivant. Autrement dit, cultiver notre « appartenance charnelle » à la Terre et nous réenraciner dans l’humus.
Strate de la connaissance
La deuxième strate, scientifique, est celle de la connaissance. Pour protéger l’humus et ses fabricants, il faut les «chérir». Et pour cela, il faut les connaître. A travers ses longues marches – des forêts de la Grande Chartreuse à la savane africaine –, Jean-Jacques a acquis une compréhension profonde des sols et des organismes qu’ils hébergent. Avec un grand sens de la pédagogie, il nous initie – dessins à l’appui – à la science des paysages souterrains. En spécialiste de la micromorphologie, il nous dévoile l’organisation intime des sols, leur vie foisonnante et leur extraordinaire biodiversité, mais aussi leurs liens avec le fonctionnement des écosystèmes et les activités humaines.
Nous découvrons ainsi que, loin d’être un simple empilement de couches, le sol est un système complexe de nœuds et de tubes, d’agrégats et de galeries interconnectés. Les vers de terre en sont les principaux ingénieurs et maîtres d’œuvre. Petits ou grands, d’une variété insoupçonnée, ils fabriquent et restaurent l’humus en assemblant les matières organiques et minérales. Ils mâchent, digèrent, forent, labourent, mélangent, drainent, aèrent le sol à travers une division des tâches très élaborée. De manière fascinante, Jean-Jacques montre également comment, via l’humus, les lombrics – «intestins de la terre» selon Aristote – sont reliés à nos propres intestins. Il existe une synergie subtile entre le macrobiote lombricien et le microbiote humain, le travail de digestion des vers de terre et le nôtre, qui participe du vaste recyclage cosmique par lequel la mort génère la vie.
Face à ce fabuleux travail de compostage qui se réalise sous nos pieds de manière totalement gratuite, le scientifique est saisi d’émerveillement. Il est ébloui par l’ingéniosité des lombrics, leur capacité d’adaptation et l’«incroyable force tranquille qui les anime». Il ressent une profonde gratitude et – osons le mot – une forme d’amour pour ces petits êtres et leur inlassable labeur au service du vivant. D’où la nécessité de leur accorder une considération morale, de reconnaître leur dignité et leur valeur intrinsèque.
Strate éco-biographique
La troisième strate, éco-biographique et éco-poétique, déploie une expérience personnelle. Elle s’exprime notamment dans les historiettes qui ouvrent les chapitres. Chez Jean-Jacques, la connaissance profonde des lombrics n’est pas que rationnelle. Elle est aussi sensible et intuitive. Dans cet ouvrage, il ne se cache pas derrière le masque et la mise à distance objectivante du scientifique. Il se dévoile et s’implique subjectivement. Il a appliqué à la lettre le conseil de son directeur de thèse : se mettre à la place des lombrics. Autrement dit, entrer dans leur peau imaginairement et sensoriellement.
Entrer dans la peau des vers de terre imaginairement et sensoriellement.
Son essai en témoigne : connaître, c’est naître avec. C’est dépasser le dualisme entre le «là dehors» et «l’ici dedans», le sujet connaissant et l’objet à connaître, la raison et les émotions, la tête et le cœur. Les lombrics ne sont donc pas que des objets d’étude. Ils sont des créatures qui, parce qu’il les a «fréquentés assidûment», l’émeuvent. En prenant un ver de terre dans ses mains, au contact de leur élasticité et viscosité, en respirant l’odeur d’humus dont ils sont empreints, Jean-Jacques est «interpellé jusque dans ses entrailles».
Les lombrics sont ses «ancres telluriques» qui le relient – sensuellement – à la terre et à la grande fratrie des vivants. Ils ont nourri en lui un «désir viscéral de s’enforester» et, pourrait-on dire, de se «lombriciser», c’est-à-dire de faire corps avec la nature et de vivre la forêt comme une chair dont il fait partie et qui fait partie de lui. Du coup, le «soi écologique» prôné par Arne Naess n’est pas qu’un concept, mais une réalité vécue. S’accomplir en plénitude suppose d’intégrer dans son être toute la communauté du vivant. C’est vivre et aimer la Terre comme soi-même. Une expérience de communion qu’il évoque en particulier à travers les poèmes qui closent les chapitres. Des échos aux textes judicieusement choisis de François Cheng, Christian Bobin ou encore Philippe Jaccottet. Ces grands auteurs ont merveilleusement exprimé la «densité explosive» de la vie, la beauté salvatrice de la création et le sentiment d’unité lié à l’habitation poétique du monde.
Strate écophilosophique
La quatrième strate, écophilosophique, est celle de l’éthique. S’il convient de se mettre à l’écoute des vers de terre, c’est qu’ils sont de «précieux enseignants». Ils ont beaucoup à nous apprendre. Parmi les nombreux apports de sagesse égrenés au fil du livre, on en retiendra deux en particulier. D’abord, les lombrics manifestent avec force l’une des grandes lois de la toile du vivant, bien mise en relief par l’hypothèse Gaïa : l’interdépendance. Source de coopération dans la conscience d’une «vulnérabilité partagée» et d’une «commune appartenance à la Terre», elle sous-tend la «robustesse des tisserands» et la «solidarité des ébranlés» – humains et autres qu’humains – face aux écocides en cours.
Ensuite, les vers de terre sont des maîtres d’humilité. Une condition sine qua non pour transiter vers des relations plus justes – tissées de justesse et de justice – avec l’ensemble du vivant. Des relations fondées non pas sur la domination, l’exploitation, la compétition et l’avidité, mais sur la coopération, le respect, l’entraide et la sobriété. Ces diverses attitudes définissent un «vivre ensemble ajusté aux limites de la planète». Leur clé est la non-puissance et leur fruit le désir de prendre soin. Elles reviennent à apprendre à marcher légèrement sur la terre, en réduisant notre emprise et notre empreinte. Non seulement pour moins écraser l’humus et les millions de micro-organismes qui le constituent, mais aussi, plus globalement, pour accorder à tous les êtres l’espace et les droits dont ils ont besoin pour vivre et s’épanouir. Nous sommes là au cœur de l’«éthique du ver de terre».
Strate écospirituelle
La cinquième strate, écospirituelle, est celle de la reliance au mystère du divin. Chercheur en écologie des sols, Jean-Jacques est aussi un chercheur de sens. Scientifique, il est aussi un homme foi. Il ose le dire. En le lisant, on sent à quel point, loin d’être cloisonnés, ces deux champs forment pour lui un tout. Un courant réciproque circule entre les deux, extrêmement fécond.
L’écologie et la spiritualité sont indissociables parce que, ainsi qu’il l’affirme dans la ligne d’un Raimon Panikkar, le réel est «cosmothéantropique», c’est-à-dire fondé sur l’unité – déjà là et pas encore accomplie – entre le cosmique, l’humain et le divin. Le lombric, à sa manière et à son échelle, participe de ce «mystère caché au long des âges», dont l’harmonie symphonique universelle chantée par Hildegarde de Bingen est une expression. Il nous ouvre à la dimension cosmique – encore trop ignorée – de la révélation et du salut chrétiens. Pour reprendre les mots du pape François dans l’encyclique Laudato si’, le ver de terre est «caresse de Dieu» au même titre que le sol, l’eau et les montagnes. Il est membre à part entière de la grande fraternité du vivant célébrée par saint François. Pour peu, Jean-Jacques ajouterait un verset au Cantique de créatures: «Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère lombric qui œuvre en toute humilité pour la création et la guérison de notre terre !»
le lombric est membre à part entière de la grande fraternité du vivant célébrée par saint François
Le lombric a encore une autre signification symbolique et spirituelle. En enfouissant sans relâche le ciel (la lumière transformée en matière organique) dans la terre minérale, il nous appelle à ensemencer notre terre intérieure et extérieure – tissée de relations – par le ciel, notre quête de sens et d’amour. Rien d’autre finalement que d’entrer dans une dynamique d’« incarnation profonde » où – à travers le Christ pour les chrétiens – la lumière divine s’insère dans la chair du monde pour la transfigurer. Avec Teilhard de Chardin, Jean-Jacques nous rappelle que Dieu habite la création de sa présence et de ses énergies. Cela, jusqu’aux intestins du lombric, dont la vie et la créativité sont indissociables de la Sagesse divine qui remplit tout.
Nous pénétrons là au cœur du mystère de l’« incommensurable beauté » qui habite le monde, au-delà ou en-deçà de tout ce qui le défigure. Cette beauté est pour l’auteur une source inépuisable de joie, d’émerveillement et d’espérance au cœur même des effondrements en cours et à venir. Cette spiritualité de l’humus constitue le terreau d’où peut émerger «un ciel lumineux de fraternité, de solidarité et de respect de la vie et de tous les vivants». Sans forcément les mentionner, Jean-Jacques s’inscrit dans la symbolique de nombreuses traditions de sagesse – en particulier bouddhiste et des peuples premiers – pour lesquelles le ver de terre incarne les métamorphoses incessantes du vivant, le cycle éternel où la vie (re)naît de la mort.
En se mettant à l’école des lombrics, en les honorant comme des «guides spirituels» sur les chemins de la sagesse, Jean-Jacques est devenu un «contrebandier d’une grande et belle espérance». Son livre en témoigne avec force et gratitude.
Michel Maxime Egger